La Birba Compagnie
- Auteur : Primo Levi
- Mise en scène et adaptation : Gilbert Ponté
- Avec : Gilbert Ponté
- Création lumière : Antoine Le Gallo
- Musique : Jean-Sébastien Bach
- Tableaux projetés d'Anselm Kiefer
Un témoignage d'actualité.
Le pari était audacieux, adapter un témoignage de 200 pages, un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, dont chaque ligne est importante en seulement 1h15.
Gilbert Ponté y est parvenu avec brio : l’essentiel y est, l’esprit y est. On a l’impression d’être dans le Lager, le camp de concentration, avec Gilbert Ponté tant son incarnation est vivante, vibrante. On a l’estomac noué d’un bout à l’autre.
Le climat du Lager est rendu grâce à une énergie, des expressions, une capacité à passer d’un personnage à l’autre avec une aisance déconcertante. Tout sonne juste.
Les lumières d’Antoine Le Gallo contribuent grandement à la qualité de l’évocation.
Le décor est nu et pourtant on voit les images du camp, de l’usine. L’art du comédien est de nous faire ressentir avec une délicatesse infinie toutes les nuances du texte de Primo Levi. Cela tient du prodige. On est tenu en haleine de bout en bout.
L‘adaptation est exceptionnelle : la cohérence du récit est indéniable; certaines trouvailles s’écartent un peu du texte mais rendent la représentation plus prenante. Il me semble qu’un tel degré de fidélité à l’original est indépassable en 1h15. Presque tous les éléments essentiels y sont.
On est époustouflé par la performance du comédien, qui arrive à recréer l’univers du camp de concentration à lui seul.
Les compositions de Jean-Sébastien Bach accompagnent l’interprète de temps à autre comme une évidence.
On a l’impression de voir Primo Levi aux prises avec les SS, avec ses compagnons d’infortune, comme si la scène se déroulait sous nos yeux hic et nunc.
Gilbert Ponté n’essaie jamais d’émouvoir, il donne à entendre un récit dépassionné qui permet à chacun de comprendre la machine implacable de déshumanisation des nazis.
Les Haftlinge ou prisonniers sont tenus d’accomplir des choses impossibles, comme se laver alors qu’ils n’ont ni savon, ni eau propre.
La destruction de l’intérieur est à l’œuvre avec l’impossibilité d’échapper à la faim, au froid, chacun doit aussi lutter pour échapper au camp d’extermination. Ne pas se laisser aller, jamais, sans quoi la mort est inéluctable. Il faut une force intérieure extrahumaine pour survivre, de l’ingéniosité, de la chance et souvent un ami sur qui compter. Sans cela, on est perdu.
On se demande comment un système liberticide aussi effroyable a pu être appliqué à des êtres humains.
Un spectacle indispensable. Les professeurs de 3ème seraient bien inspirés d’emmener leurs élèves voir cette adaptation pour deux raisons : le travail de Gilbert Ponté fascine sur le plan purement théâtral et le témoignage poignant touche au cœur, permettant une prise de conscience pour des esprits qui seront moins facile à embrigader par les discours de partis antisémites d’extrême gauche comme LFI.
Malheureusement, pour nombre d’adultes d’extrême gauche, le mal est déjà fait et le Juif est le bouc émissaire tout trouvé. Au sortir du spectacle, la personne qui m’accompagnait m’a enjoint de condamner Israël, allant jusqu’à me comparer aux Allemands complices des nazis.
Primo Levi pensait que l’Histoire pouvait se répéter et n’avait de cesse de témoigner. L‘enfer qu’ont vécu les otages israéliens, dont certains avaient la nationalité française, lui donne raison. Le déferlement de la haine du Juif à l’échelle mondiale montre que rien n’est acquis.
Je terminerai en citant Ödön von Horváth :
《Rien ne donne autant le sentiment de l’infini que la bêtise.》
David Season, Les Chroniques d’Alceste
Publié le 28 janvier 2026.
À l’Essaïon, chaque mardi et mercredi à 19h.