L’Orée Noire.
- Auteur : Baptiste Deschamps, d'après la nouvelle d'Edgar Allan Poe
- Mise en scène : Baptiste Deschamps
- Interprétation : Louis Astier, Jordane Hess et Dorothée Malfoy-Noël
- Régisseur : Alexandre Levasseur
Immersion en eaux troubles...
Dès les premières secondes, on a la sensation que ce qu’on va voir sort de l’ordinaire. Le décor évocateur travaillé avec notamment un portrait de femme, le clair-obscur inquiétant, la belle présence du comédien incarnant Roderick Usher plongent d’emblée le spectateur dans un univers fantastique.
On est comme projeté sur la scène : les personnages exercent un attrait irrésistible sur le spectateur. Ils ont tous les trois un magnétisme saisissant : le regard de Roderick Usher nous transperce, tout le corps de William Huxley s’anime à la moindre émotion, la grâce de Madeline Usher apparaît presque surnaturelle. Les costumes splendides, le texte exigeant, rappelant certaines pages marquantes de la littérature fantastique du XIXe siècle, donnent du cachet au tableau.
L’auteur et metteur en scène Baptiste Deschamps parvient à créer un climat étrange qui suscite la curiosité mais aussi l’effroi. Le spectateur est désorienté. Tel le voyageur de passage William Huxley, qui découvre un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence en pénétrant dans la maison Usher. Huxley est le double du spectateur : on découvre avec lui les mystères de la maison Usher. Sa rencontre avec Usher dans sa vieille bâtisse désarçonne : deux mondes se font face, presque deux humanités.
La musique contribue grandement à créer un climat d’inquiétante étrangeté tout comme l’attention accordée aux lumières mais c’est surtout le jeu des comédiens qui sidère l’auditoire : ils semblent sortir tout droit de la nouvelle d’Edgar Allan Poe ou de l’imagination de Tim Burton. On a l’impression qu’ils sont là depuis la nuit des temps, prêts à jouer un épisode marquant de leur vie à chaque fois qu’il y a des visiteurs.
Jordane Hess joue un maître des lieux tyrannique avec un plaisir manifeste. Son excentricité, son imprévisibilité ne cessent d’intriguer voire d’effrayer le spectateur. S’il a un charisme indéniable, il doit faire face à un adversaire à sa mesure : Louis Astier en William Huxley a un aplomb, une présence qui contrebalancent l’ascendant naturel du protagoniste.
Ces deux comédiens interpellent aussi par leur physique, l’un rappelle Jack Nicholson tandis que l’autre fait penser à Michael Keaton. Ils ne souffrent pas de la comparaison.
Quant à Madeline Usher, la sœur d’Usher, elle est incarnée par Dorothée Malfoy-Noël avec une douce violence. On dirait une apparition auréolée de mystère.
La tension va crescendo et le spectateur ne cesse de se demander ce qui se cache derrière les apparences. La scène de la découverte du livre est une des scènes les plus marquantes de la pièce : le recours à une voix off venue d’outre-tombe tout comme la lumière qui émane du livre ou la stupéfaction manifeste d’Huxley saisissent l’auditoire.
Au-delà du fantastique, la pièce interroge les conditionnements que chaque être peut avoir subi dans son enfance : pouvons-nous nous en défaire ? Ou sommes-nous condamnés ? Huxley finit par découvrir que l’évanescente Madeline est sous le joug de son frère : il veut l’en délivrer.
Y parviendra-t-il ?
L’œuvre d’Edgar Allan Poe est explorée avec une telle maîtrise qu’on savoure chaque instant de la représentation. Baptiste Deschamps a réussi le tour de force d’écrire un récit d’une puissance évocatrice incontestable. Il a su garder l’essence de l’œuvre tout en créant une œuvre singulière dont la profondeur remarquable est à l’image de sa mise en scène.
Une pièce tellement prenante qu’on a envie de la revoir pour mieux l’apprécier. Cette œuvre interpelle par sa beauté plastique. La scène finale glace le sang.
David Season, Les Chroniques d’Alceste
Publié le 7 juillet 2026.
Jusqu’au 25 juillet 2026 à 19h00 au Tremplin.
Salle Molière.
Relâche les 13 et 20 juillet.