Allons au théâtre !

Soleil déréglé à l’Espace Roseau Teinturiers

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Cie navaquesera

Faut-il changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde ?

 La pièce d’Élie Salleron est un hymne à la liberté individuelle : selon Jean-Jacques Rousseau, « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Cette phrase est plus que jamais d’actualité pour Casimir qui passe ses journées à siffler de l’eau-de-vie, prisonnier d’une société qui ne lui propose aucune perspective depuis qu’il a été licencié, il y a un an. Ses drogues : l’alcool et la télévision. Son discours autour de la perte d’une clef de garage montre la futilité de ses préoccupations. Sa fille et sa femme ont beau lui dire leur inquiétude : il reste assis sur son siège sans ciller.

 L’apparition de Gilles Bouleau, présentateur de TF1, dans sa salle à manger le fait sortir séance tenante de sa torpeur, d’autant plus qu’il lui annonce qu’il a été choisi par la machine Phoenix comme le prochain président de la République, l’actuel ayant succombé.

 À ce moment-là, tout bascule : Casimir se sent investi d’une mission. Tout est vu à travers le prisme de Casimir, provincial attaché aux valeurs traditionnelles. Il n’a plus rien à perdre : son ardeur se manifeste par des coups de sang, des emportements, le scientifique qui veut lui faire la leçon se retrouve au tapis. Les frontières entre rêve et réalité s’estompent. Le spectateur ne sait que penser.

 Le scientifique s’adresse directement au public à plusieurs moments de la pièce, affirmant la suprématie de la science sur toute forme de discours humain, forcément subjectif. Sa fatuité suscite l’hilarité de la salle.

 La mise en scène complètement baroque fait du spectacle un divertissement où on sourit presque de bout en bout. L’intellect du spectateur est sollicité comme lors de la scène sur le genre et le sexe où il est question d’une communauté ayant identifié presque autant de genres que d’individus, Casimir refusant obstinément d’adhérer à ces idées assénées dans un amphithéâtre. Le comique de répétition rend la situation cocasse.

 Le monde de l’hôpital est décrit avec une lucidité hallucinante : le burlesque s’invite régulièrement et le public est aux anges malgré le constat amer sur la régression du service public. Le metteur en scène, Caroline Marcos, ne choisit pas la vraisemblance : ainsi, elle joue plusieurs personnages mais elle est souvent reconnaissable, se mettant une moustache pour incarner les personnages masculins. Le spectacle ne se prend pas au sérieux.

 Tous les codes sont pervertis : les trois ninjas ne sont pas trois mais sont obligés de proclamer cette contre-vérité par contrat, l’intelligence artificielle débloque, elle craque comme les êtres humains.

 Caroline Marcos joue à fond la carte de la démesure : les personnages consomment des substances prohibées à tire-larigot. Tout semble improbable voire impossible et pourtant on entre dans l’univers qu’on nous propose car si l’auteur force le trait, la réalité n’est pas si éloignée de la fiction. Une présentatrice vedette en prend pour son grade avec une formule choc.

 À travers le voyage du protagoniste dans la capitale, le spectateur prend conscience de l’état de déliquescence de notre pays : même le monde du show-business est vilipendé à travers ses comportements outranciers dans les fêtes mondaines. Certaines personnalités médiatiques dansent au même rythme, ont le même langage, les mêmes idées étriquées. Le seul être qui demeure lucide paradoxalement est le bon Casimir, sorte de bon sauvage doué d’un bon sens à toute épreuve. Il fait figure de sage voire de philosophe : il essaie de ramener des mercenaires sur le droit chemin, mercenaires qui semblent tout droit issus d’une bande dessinée D.C. Comics.

 On pense également à Mars Attacks ! de Tim Burton pour le caractère caustique et un peu désabusé mais aussi et surtout esthétique et philosophique. Le metteur en scène n’a pas lésiné sur les moyens ni sur l’investissement des comédiens. Chacun joue si bien de concert avec les autres que le spectateur est époustouflé. La mise en scène immersive avec la scène de l’amphithéâtre contribue à créer une véritable adhésion du public. La qualité d’écoute des spectateurs est au niveau de l’œuvre qu’on leur propose : extraordinaire.

 Si Casimir voit clair, sommes-nous dans l’illusion ou la fiction ? Casimir est-il conscient ou sa vie est-elle un songe ? L’auteur brouille les pistes. La pièce est rafraîchissante grâce à une mise en scène qui en met plein la vue, c’est sa principale vertu : elle permet de s’interroger sur le sens de la vie et sur le sens que chacun veut donner à la sienne. Pour Casimir, l’aventure aura été un chemin initiatique qui l’a transformé pour toujours.

 Le spectacle est aussi dans une certaine mesure une œuvre d’anticipation. Faire confiance à des machines interroge. Jusqu’à quel point sommes-nous prêts à renoncer à notre humanité ?

 Si Casimir a trouvé des réponses, le spectateur repart avec des questions, le sourire aux lèvres, conscient d’avoir vu un spectacle exigeant et novateur. La fin n’est pas de bon augure pour les arrivistes…

David Season, Les Chroniques d’Alceste

Publié le 7 juillet 2026.

Jusqu’au 25 juillet 2026 à 21h50 à l’Espace Roseau Teinturiers.

Salle 1

Relâche les 9, 16 et 23 juillet

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