Allons au théâtre !

Libre de cojear au Théâtre de la Scierie

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Libre de boiter

Texte original en espagnol surtitré en français

Compagnie Prosodie

Comment surmonter les épreuves de la vie ?

 Ana Lorvo donne corps à Frida Kahlo : les émotions passent par ses mouvements, par son visage expressif, son regard intense.

 Dès la première seconde, on est subjugué par le charisme hors du commun de la comédienne. Son entrée en trombe surprend et sa force de conviction interpelle. Sa voix chaude dans les graves sied au personnage. Son éloquence laisse apparaître une fragilité. L’accumulation de questions rhétoriques témoigne de son désespoir. Prendre à partie le public décuple la force du questionnement et trahit sa détresse.

 Frida Kahlo a vécu un événement traumatique :
elle a été gravement blessée lors d’un trajet en tramway. La personne à laquelle elle s’adresse à de nombreuses reprises est son amour de jeunesse, Alejandro Arias. Son silence après l’accident est une blessure de plus.

 Avoir construit un récit non chronologique donne une puissance certaine au spectacle. Les différentes temporalités permettent d’explorer la souffrance de Frida Kahlo et d’en tirer les enseignements de façon approfondie. On revit l’accident avec la comédienne. Plus que la souffrance de l’artiste peintre, c’est la souffrance des êtres humains en général qui est analysée. Le discours de Frida Kahlo a une portée universelle. D’ailleurs, Frida Kahlo s’intéresse au sort d’une petite fille qui pleure dans le tramway, un des moments les plus poétiques du spectacle. Il fonctionne comme un arrêt sur image.

 C’est alors l’occasion d’évoquer le monde, autrui, sa propre enfance. L’empathie de Frida Kahlo pour son prochain, son sens de l’humour sont rendus avec finesse. Le jeu avec la fillette est émouvant avant de tourner au burlesque, rappelant l’univers de Quino.

 La réflexion sur l’enfance est très juste : il n’y a pas de petits malheurs. Pleurer pour un rien n’est pas rien. Peut-être même que les douleurs des petits méritent plus de considération car les enfants n’ont pas le recul des adultes.

 La scénographie use d’un stratagème ingénieux, faire exister les êtres en dévoilant leurs jambes, ce qui n’est pas innocent puisque Frida Kahlo a été blessée à la jambe, d’où le titre du spectacle. Le terme rota, brisée, revient de façon régulière. Et pourtant, la peintre ne laisse pas apparaître sa fragilité : tout le monde la pense indestructible car elle donne le change en société.

 Frida Kahlo semble avoir été privée du droit de parler de sa souffrance. Son monologue intérieur sonne comme une libération et suggère que la souffrance doit être dite pour être surmontée. Le déni entretenant un mal-être.

 L’image d’une femme forte qu’elle donne au monde entier est une façade.

 Pour autant, il ne s’agit pas de se complaire dans la souffrance mais de l’accepter pour aller de l’avant, ir adelante. L’affirmation de soi, la lutte pour continuer à vivre est la clef. La résilience de l’artiste est bien rendue par la composition d’Ana Lorvo, tour à tour calme et révoltée.

Le texte de la pièce séduit par son caractère littéraire, où l’humour a toute sa place. Ainsi, des deux accidents de Frida Kahlo, son grand amour, le peintre Diego de Rivera, est assimilé au pire.

 On goûte chaque phrase – dite avec un bel accent mexicain, le yo se prononçant jo. Ana Lorvo passe du rire aux larmes et montre ainsi une belle palette d’actrice.

 Les surtitres ne retranscrivent pas tout ce qui est dit, ce qui permet de profiter du jeu de la comédienne tout en saisissant l’essentiel.

 La grâce d’Ana Lorvo donne à l’ensemble une élégance certaine. L’accident n’est pas rendu de façon réaliste et pourtant on y croit : c’est comme si on vivait l’accident de l’intérieur, le metteur en scène Alice Schwab créant ainsi une hypotypose visuelle. La chorégraphie et la direction d’acteur éblouissent.

 Ana Lorvo est incandescente et affirme avec force les convictions du personnage qu’elle incarne. On constate que la créatrice a conscience de sa valeur et tient debout grâce à son courage et à l’amour que lui témoigne Diego Rivera.

 Frida Kahlo est une battante, un exemple pour l’humanité, voilà ce qui ressort de la représentation. Elle a su exorciser sa souffrance par la peinture. Elle a su se reconstruire, en partie grâce à l’homme de sa vie.

 Accepter ses failles n’est pas une faiblesse, c’est une force.

David Season, Les Chroniques d’Alceste

Publié le 19 mai 2026.

Vu à l’Essaïon.

À la Scierie, au festival d’Avignon 2026.

Ana Lorvo. Photo : David Season
Alice Schwab et Ana Lorvo. Photo : David Season
Ana Lorvo. Photo : David Season

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