- Auteur : Julie Rey
- Mise en scène : Marie Teissier
- Interprétation : Marie Teissier, accompagnée par Nicolas Naudet au saxophone.
À la découverte de soi.
On connaît la fameuse formule « Connais-toi toi-même » inscrite au fronton du temple de Delphes. Dans Mise au monde, l’héroïne se cherche, s’interroge, chemine. On n’en a jamais fini avec la connaissance de soi : une vie ne suffit pas pour savoir qui on est vraiment.
Plus on se connaît pourtant, plus on approche de la sagesse : l’expérience étant nécessaire pour acquérir la connaissance. À l’école, Carmen a sans doute acquis des savoirs mais ceux-ci ne servent pas si elle ne fait pas l’expérience de la vie qui, seule, permet de dépasser ses préjugés.
Carmen a du mal à cerner qui elle est : sa différence la rend attachante. Elle s’échine à perdre son accent chantant de déracinée et à maîtriser la syntaxe française à la perfection pour se fondre dans la masse dans un premier temps. La présence de l’épiphore « par amour » attendrit le spectateur. Le rapport aux objets de l’héroïne évoque immanquablement Les Choses de Georges Perec. Ils en disent long sur sa personnalité : les 33 tours des Stooges révèlent un côté artistique et rebelle.
Dans l’écriture de Julie Rey, tout est suggéré, les personnages sont nimbés de mystère, ils ne se laissent pas appréhender facilement. L’imaginaire du lecteur est sans cesse sollicité. À lui d’interpréter, de tirer ses propres conclusions.
Le style impressionniste de Julie Rey ravit, l’incarnation tout en nuances de Marie Teissier transporte : les intentions de jeu sont bien présentes, et le franc sourire de l’interprète subjugue l’auditoire qui ne demande qu’à en savoir davantage. L’épaisseur psychologique de Carmen, complexée par son corps et à la recherche de ses racines – elle ne connaît pas son père – ne cesse de surprendre.
Le personnage est donc un round character par opposition au flat character qui reste inchangé du début à la fin d’un récit. Carmen commet des erreurs, se révèle fragile et forte à la fois : on la sent sous emprise puis pleine de ressources, d’initiatives ; elle décide par exemple d’apprendre la lucha libre, sport de combat où on porte un masque, ce qui ne manque pas d’interroger l’auditoire…
Le plaisir du spectateur réside en partie dans la découverte de l’évolution d’un être à la recherche d’une paix intérieure après plusieurs ruptures amoureuses, en manque de figure paternelle. Carmen est semblable à la pierre brute qu’il faut travailler sans cesse. On sent dans l’interprétation de Marie Teissier la détermination de Carmen à exploiter pleinement son potentiel, notamment grâce à la chorégraphie, afin d’atteindre une certaine plénitude et d’être davantage à l’écoute de son prochain.
Marie Teissier, comédienne et metteur en scène, fait sentir ce désir de transformation mentale et esthétique : on imagine cette femme qui a des comptes à régler avec elle-même et avec son passé. La référence à l’essoreuse à salade est une métaphore parlante pour le spectateur, en contexte. La difficulté de la protagoniste à accepter son poids est traitée avec délicatesse : il y a beaucoup de pudeur, de retenue dans l’évocation de sa féminité.
Les inflexions de Marie Teissier sont justes et ses silences éloquents : son jeu a pour effet de susciter une écoute active de l’auditoire. On éprouve de l’empathie pour Carmen, une autre nous-même, à la fois proche et éloignée.
La qualité d’écriture de Julie Rey est sublimée par le phrasé de la comédienne, sa capacité à emmener le spectateur vers un ailleurs, un ailleurs teinté d’onirisme car tout n’est pas désespérant. Les compositions improvisées du saxophoniste Nicolas Naudet contribuent à créer un climat apaisant malgré la gravité de certaines situations. Le spectateur se sent partie intégrante du dispositif, un signe qui ne trompe pas.
D’aucuns relèveront des coïncidences improbables dans le récit proposé. Or, qui n’a jamais vécu des situations difficilement concevables ? J’estime donc comme M. de la Monnoye de l’Académie Française, cité par Laurence Sterne dans son Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman, que « La Vraisemblance n’est pas toujours du côté de la Vérité »
Un travail en cours qui donne envie de voir la version définitive : le texte présenté étant le tout début d’une pièce qui verra le jour en 2029 et dont je suivrai l’évolution. Ce travail poétique sera présenté à d’autres occasions et je vous encourage vivement à découvrir l’univers de l’écrivain Julie Rey dont la prose sobre interpelle.
David Season, Les Chroniques d’Alceste
Publié le 11 juillet 2026.
Grand Conservatoire d’Avignon.