- Auteur : Victor Hugo
- Adaptation et mise en scène : Marion Bierry
- Interprétation : Pamela Ravassard ou Marine Montaut, Benjamin Boyer, Stéphane Bierry, Thomas Cousseau ou Julien Rochefort, Alexandre Bierry, Mathurin Voltz
- Scénographie : Arthur Vlad
- Peintures : Marguerite Danguy des Déserts
- Costumes : Nora Scheidl
- Lumières : Stéphane Balny
- Construction du décor : Brock
- Voix de Brise-Bleu : Brock et Garlan le Martelot
Quatrevingt-treize ou quand l'humanité devient inexorable.
L’adaptation théâtrale de Quatrevingt-treize par Marion Bierry a le mérite de mettre en lumière un des aspects essentiels du roman, aspect qui réside dans ce questionnement : en quoi les belligérants sont-ils avant tout des êtres humains que la Révolution a tendance à rendre inexorables ?
La mise en scène, signée Marion Bierry également, met bien en valeur les interprètes en général et Benjamin Boyer en particulier.
Dans Le Menteur, le jeu de Benjamin Boyer m’avait impressionné. Lors de la première représentation de Quatrevingt-treize, il incarne un sergent Radoub attendrissant, gouailleur, imprévisible. Il porte sur ses épaules l’adaptation de Marion Bierry, tant il a de présence, d’expressivité : on lit dans son regard toute la tendresse humaine.
Au tout début, quand il s’adresse à La Fléchard, j’ai été frappé par sa composition tout en nuances : volontiers blagueur, parfois brutal, toujours humain. Lors de l’épilogue, son plaidoyer en faveur de Gauvain montre qu’il excelle aussi dans le drame : chacun de ses déplacements révèle son désarroi ou son espoir.
Pour qui a lu l’œuvre de Victor Hugo, l’adaptation de Marion Bierry ne convainc pas toujours. Si dans la seconde partie, j’ai été emporté par la mise en scène de l’épopée hugolienne, les choix opérés dans la première partie me paraissent parfois peu judicieux.
La scène déterminante de la caronade est trop vite expédiée et le spectateur n’a pas le temps de la recevoir. Le revirement de Halmalo est difficilement compréhensible, tant l’échange entre le vieil homme et lui se réduit comme une peau de chagrin.
Stéphane Bierry dans le rôle de ce vieil homme ne m’a pas convaincu au début, tant rien n’indique dans son jeu le haut rang qu’il occupe. Peut-être aussi n’a-t-il pas le temps de jouer ? Quand on lui laisse le temps de s’exprimer, ce qui est le cas à la toute fin de la pièce, on l’écoute avec un intérêt croissant.
Julien Rochefort, en alternance, peine à convaincre en Cimourdain, prêtre de son état. Je n’y ai pas cru, notamment parce que du chapitre « Un coin trempé dans le Styx », un des plus beaux chapitres de toute l’œuvre, il ne reste quasiment rien. Marion Bierry fait dire à Julien Rochefort quelques phrases extraites de ce chapitre, formulées par le narrateur dans le roman, et cela ne fonctionne pas. On ne comprend pas la nature profonde de Cimourdain.
Ce personnage est prisonnier d’un dogme et se montre intransigeant, ce qui ne l’empêche pas de porter secours aux plus humbles parce que c’est pour lui dans l’ordre des choses. Il pense selon un système. La prestation de Julien Rochefort convainc davantage par la suite.
Enfin, l’adjectif « inexorable » qui irrigue tout Quatrevingt-treize n’est pas prononcé une seule fois. « Inexorable » est pourtant le mot clef de l’œuvre car chacun semble prêt à tout pour être victorieux : l’adaptation ne rend pas assez cette dimension. Chacun est engagé pour des idéaux qu’il veut servir jusqu’à son dernier souffle, tant il est certain de défendre le Bien contre la barbarie, ce qui donne à Quatrevingt-treize une dimension tragique. Chacun est sûr de son bon droit, les blancs comme les bleus.
La direction d’acteur permet de contrebalancer certains partis pris de l’adaptation. On se laisse volontiers séduire par le jeu des comédiens.
La composition de Pamela Ravassard, qui incarne en alternance Michelle Fléchard, fait battre le cœur du public à l’unisson, tant sa détresse est poignante.
Alexandre Bierry, exceptionnel dans Le Menteur, est un Gauvain subtil. Son jeu corporel en dit souvent plus long que son discours. Il agit systématiquement selon sa conscience et se montre donc inexorable, ce qui apparaît aux yeux de tous lors de la scène du procès. La lutte intérieure de Gauvain transparaît sur le visage même du comédien.
On voit bien que les camps qui s’affrontent lors de la Révolution sont plus proches qu’on ne pourrait croire. Les combattants entendent tous défendre leur patrie : ils se déchirent malgré leur humanité commune. Leurs conceptions divergent certes mais leur fraternité transcende les clivages, ce qu’illustre à merveille l’épisode du château de la Tourgue. Ce passage marquant est un des plus réussis de l’adaptation de Marion Bierry : on a l’impression de le vivre avec les protagonistes.
Les costumes ont un tel éclat qu’ils contribuent à faire exister les différentes scènes : on sent les belligérants galvanisés et prêts à tout. Le décor dépouillé permet à chaque spectateur de se figurer les batailles, les paysages, tant les comédiens sont justes.
En définitive, si la complexité de l’œuvre hugolienne n’est pas rendue au mieux, la mise en scène permet au spectateur de vivre le combat tragique d’hommes qui s’entretuent pour des idées qui semblent souvent les dépasser. Leur lutte inexorable vire au sacrifice : le prix à payer pour la liberté ?
David Season, Les Chroniques d’Alceste.
Publié le 31 août 2026
Au théâtre de Poche Montparnasse du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h