Allons au théâtre !

Dracula, la parodie hilarante et terrifiante ! à l’Apollo théâtre

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Le théâtre du Héron

Carpe noctem !

 Les verrous de la société corsetée victorienne sautent l’un après l’autre. Presque tout le spectacle est une invitation à vivre sa vie à cent à l’heure sans en perdre une goutte. Les jeux de mots impliquant la vie et la mort ont beaucoup de mordant car Dracula est censé ne plus être vivant sans être totalement mort. Il demande avec un naturel désarmant où dort Lucy Westfeldt, la bien-aimée de Harker. Ce dernier est dans une indécision permanente : son amante, Lucy, incarnée par un homme, l’exhorte à être plus hardi.

 Le refus du conformisme irrigue toute la pièce.
Représenter Lucy par un homme, entorse à la bienséance, c’est accorder du poids aux actes et refuser les stéréotypes.

 On assiste à une démythification de Dracula dont le côté horrifique est gommé au profit d’un côté enjôleur surprenant, contraire à la vertu professée sous l’ère de Queen Victoria. Le Comte Dracula a les apparences d’un dandy homosexuel. Il croque la vie et les cous des jeunes gens à pleines dents.

 Le décalage entre le personnage terrifiant du roman original et ce personnage dégingandé gothique, mais aussi queer à souhait, suscite la stupéfaction et le rire. Il est libre, Dracula. La séduction du Comte s’affiche au grand jour ou c’est tout comme… personne ne semble insensible à son charme ni à ses avances.

 Le parti pris est de tout montrer, y compris le plus répréhensible au XIXe. La mise en scène prend ainsi le contre-pied du roman où l’angoisse naît de l’incertitude. Les dysfonctionnements sont mis au jour, tel Renfield qui ne résiste pas à son attirance pour les insectes ou encore l’impossibilité du Comte à se transformer en chauve-souris sur commande. Le comique de répétition accentue le côté loufoque et non-conventionnel de la pièce.

 Les parties chantées et dansées surprennent le spectateur par leur modernité inattendue. L’univers à la fois sombre et bariolé exerce attrait et rejet. Les couleurs criardes expriment le refus des normes préétablies. Dracula porte ainsi des talons hauts rose vif. 

 On est clairement dans la surenchère avec deux références coup sur coup au Hamlet de Shakespeare : Lucy évoque «quelque chose de pourri» puis fait apparaître un crâne.

 L’excès, signe d’excentricité, est célébré : la débauche de Dracula, qui n’est pas sans rappeler Bacchus et ses bacchanales, met en relief les pulsions primaires. Valentin Nerdenne, dans le rôle du Comte, joue l’outrance avec un plaisir non dissimulé. La cour insistante qu’il fait à Lucy dénote un grain de folie. Et dans la pièce, tous les personnages ont un grain. Les comédiens, au nombre de six, donnent vie à dix-neuf personnages différents qui ne sont pas tout à fait équilibrés. Le Docteur Westfeldt souffre de dédoublement proche de la schizophrénie car Aurélien Mallard, qui l’incarne, joue aussi le rôle du maniaque Renfield : au beau milieu d’une scène, il dialogue avec lui-même sous le regard médusé de ses partenaires et sous le regard amusé des spectateurs. Le fait de renoncer à faire semblant désarçonne. Gaspard Legendre, à la mise en scène, assume pleinement le côté frappadingue de la représentation. 

 Ma préférence va à Naig Ledaim-Olivier dont l’espièglerie renforce le côté glamour et irrévérencieux du spectacle. Employée de maison, elle est débauchée par Dracula qui lui paie un salaire décent, lui. C’est le vampire qui devient un gentleman. Toutes les valeurs sont inversées.

 Il en est de même pour les références artistiques : Mary Shelley est convoquée au même titre que la superproduction Ghostbusters… la transgression de l’ordre établi est à l’œuvre et rien ne semble pouvoir l’arrêter. 

 Gaspard Legendre commet le sacrilège de détourner le roman de Bram Stoker : il transforme Dracula en roman d’apprentissage ! Chacun semble ainsi mieux se porter après la rencontre avec le prince monstre, à l’exception de la pauvre Mina. Les personnages ressortent transformés, deux personnages tombent sous le charme l’un de l’autre. Le final inattendu rebat pourtant les cartes.

 Les trouvailles comme les allusions au sado-masochisme suggèrent en filigrane qu’il faut s’affranchir des préjugés et des tabous pour accéder à un idéal, pour se libérer de la tyrannie de la raison.

 Au chapitre des regrets, on notera qu’en dépit de l’énergie débordante des interprètes, le spectacle s’essouffle un peu vers la fin.

 La dimension satirique n’est pas oubliée. L’adage castigat ridendo mores vient naturellement à l’esprit : la scène où Lucy Westfeldt se mue en Olympe de Gouges des temps modernes ne manque pas de piquant. La représentation ose tout remettre en question, ses propres présupposés y compris.

 Une comédie musicale extravagante qui prône le refus du consensus. Le final opère un renversement spectaculaire : tout va-t-il se terminer dans le sang ?

David Season, Les Chroniques d’Alceste.

Publié le 26 juin 2026.

À l’Apollo théâtre.

Reprise à partir du 21 septembre 2026.

Caroline Aïn, Naig Ledaim-Olivier, Robin Ganacheau, Aurélien Mallard, Cyril Guillou, Valentin Nerdenne. Photo : David Season

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